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Marie et Nicolas

          L’après-midi commençait à peine, un de ces après-midi au planning surchargé. Mais Marie avait l’habitude, elle savait comment s’organiser. Elle commença par débarrasser la table du repas de midi, vérifia les cuissons en cours, chargea et mit en route le lave-vaisselle. Il fallait attendre que le cycle se termine. Elle prit soin de bien nettoyer la salle de bain, fit disparaître traces de savon et poils de barbe, remit des cotons-tiges dans le pot. Elle prépara une trousse de toilette : brosse à dent, dentifrice, gel douche. Pas de pince à épiler, pas de coupe-ongles. Juste le nécessaire. « C’est pour ça qu’on dit nécessaire de toilette ? », elle souriait malgré elle de s’être posé la question. Elle fit le tour des pièces. Être sûre de ne rien négliger. Buanderie, chambre d’amis depuis si longtemps désertée, salon, la chambre de Nicolas.

        
         Elle entra. C’était une pièce semblable à toutes les autres chambres d’adolescents. Posters de stars éphémères, de filles qui se veulent sensuelles et restent vulgaires. Des jouets, encore pour quelques temps, vestiges de l’enfance. Télévision, console de jeu, chaîne Hi-fi. Dans l’étagère, les habits qu’elle avait pliés : Jeans troués, jeans délavés, jeans trop larges, et des T-shirts arborant des inscriptions et des dessins divers, tous plus criards et plus difficiles à repasser les uns que les autres. La parfaite panoplie de l’adolescent typique. Le désordre de cette chambre lui manquerait, elle le savait, elle en profitait. Mais pour l’instant, le plus important était que le lit soit aéré et bien fait. Pour mettre un peu de vie dans la maison, elle alluma la chaîne, lança le CD qui y traînait, la soul emplit la pièce. Une mélodie douce et triste, une chanteuse à la voix grave.  Elle prit son temps pour faire le lit puis s’assit dessus. Elle voulait contempler une dernière fois l’univers de son enfant, de son bébé. Elle coupa la musique et referma délicatement la porte. Un instant encore elle resta debout, le visage à quelques centimètres de l’embrasure. La main à plat sur le bois, un instant seulement. Elle avait encore à faire.
          Retour à la cuisine, la viande pour dix personnes avait fini de cuire et les haricots étaient prêts. Elle découpa le rôti en tranches régulières et prépara des barquettes en aluminium, moitié viande, moitié légumes. Elle rédigea ensuite une petite note : « Nicolas, tu trouveras de quoi manger pour ta première semaine de repas, après tu devras te débrouiller, je te fais confiance, je t’aime ». Elle mit les barquettes dans le bac congélation, accrocha le mot sur la porte du frigo à l’aide d’un aimant en forme de saucisse rouge. « Ça, c’est fait ». Le lave-vaisselle avait fini de tourner. Elle le vida et rangea soigneusement tout à sa place, puis elle lava les plats de cuisson et le grand couteau, qu’elle essuya avec application avant de le poser à coté de la cafetière, la lame en direction du mur. Ces gestes étaient calmes, pour la première fois depuis longtemps, elle avait la sérénité de celles qui ne doutent plus. Il ne lui restait plus beaucoup de temps, mais elle n’avait plus grand-chose à faire.
          Elle entra dans sa chambre, sortit une valise de l’armoire. Elle aurait besoin de quelques culottes, un ou deux pantalons, des chemisiers, un pull. Pas de choses trop voyantes. Elle y mit aussi  un t-shirt de Nicolas et le seul string qu’elle possédait. Puis elle se changea. Elle enleva son tablier avec difficulté, son coude était encore douloureux. Elle dégrafa son soutien gorge et le fit glisser le long de ses bras en ramenant les épaules vers l’avant. Elle enfila un vieux pull-over un peu trop large pour elle, et changea sa jupe pour un pantalon de survêtement. En refermant l’armoire, elle se trouva face au miroir accroché à la porte. L’image qui lui était renvoyée lui faisait peur et pitié à la fois. Elle avait pris au moins dix kilos ces dernières années.  « Un kilo par an » se dit-elle avec la voix teintée de tristesse. Et l’accoutrement qu’elle venait d’enfiler n’aidait pas. Ces cheveux roux étaient devenus très fins, cassants et ils tombaient en désordre sur ses épaules. Ses yeux verts s’accompagnaient maintenant d’énormes cernes, témoins plus que preuves de son épuisement. Sous le pull, sa poitrine ne formait plus vraiment une courbe gracieuse. Elle souleva le vêtement, pris son sein droit dans sa main, essaya de lui rendre la forme qu’il avait eu autrefois. En vain. En retombant, le tissu effleura les écorchures les plus récentes, la sensation la fit sortir du spleen, lui rendit sa volonté.
          « La trousse de toilette ». Elle avait oublié de la mettre dans la valise, elle fit un détour par la salle de bain, posa la valise dans l’entrée.  « Cette fois, c’est bon ». Elle s’assit dans la cuisine, elle n’avait plus qu’à attendre. Une heure, peut être un peu plus. Elle repensait à son fils.
          Elle avait eu Nicolas à seize ans, trop jeune, bien trop fragile. Elle avait voulu le garder, le père s’était enfuit. Ses parents ne lui avaient jamais pardonné de ne pas avoir avorté. Pour une mère célibataire, sans aide de sa famille et à bac moins deux, les voies ne sont pas nombreuses. Allocations, assistantes sociales, petits boulots, chômage. Elle l’avait élevé seule pendant sept ans, à l’époque la vie semblait être un enfer. A l'époque.
          Nicolas avait maintenant dix-sept ans, et les rapports étaient tendus. Il n’avait jamais accepté qu’elle se marie, surtout pas avec celui-là. Il en voulait à sa mère autant qu’il la plaignait. Elle regarda sa montre  « Il ne devrait plus tarder, maintenant ». Nicolas aurait du rester le seul homme de sa vie, maintenant elle le savait. Elle voulait réparer le mal qu’elle lui avait fait, effacer les souffrances qu’il avait endurées à travers elle. Elle voulait être pardonnée. « A cette heure, il doit être en philo, il adore la philo ». Elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Elle entendit le bruit de la voiture, son cœur se mit à battre plus vite. La portière et les pas sur le gravier, elle sentait son pouls dans sa poitrine, dans ses tempes. La porte d’entrée qui s’ouvre et claque, elle était debout, prête pour le face-à-face. Les clés jetées sur le meuble de l’entrée, elle serrait les mâchoires. La confrontation, déjà. Enfin.
« Qu’est ce que c’est que c’t’ accoutrement, hein ? » il hurlait, il n’avait jamais su parler comme les humains, lui, il hurlait.  « Tu veux faire jeune, tu veux être cool ? » il entama un mime qui devait être une caricature de quelque chose, elle n’y prêtait pas attention. « T’aurais pu faire un effort, merde ». Son haleine avinée l’avait toujours dégoûtée, aujourd’hui elle la rendait nauséeuse.
« - Tu m’écoutes oui ! T’aurais pas pu faire un effort ? Surtout aujourd’hui.
Non
Quoi ?
Non.

Tu m’emmerdes. Tu m’entends,  tu m’emmerdes, tu m’emm… »
          Le coup de poing la fit tomber au sol. Elle avait beau avoir l’habitude, la douleur était intense, elle peinait à se relever. « Connard ». Elle était encore à quatre pattes, le coup de pied dans les côtes la fit rouler sur le coté, elle crut s’évanouir, mais s’y refusa. Elle savait quoi faire, elle avait la volonté, elle aurait le courage, cette fois. Elle se releva,  se mit à courir vers le frigo. Il ne s’y attendait pas, il lui fallut une ou deux secondes pour réagir et la poursuivre. Une seconde, ça suffisait, c’est ce qu’elle avait prévu. Il allait l’attraper par les cheveux quand elle atteignit la cafetière. Elle saisit le manche du couteau, le reste alla très vite, elle ne perçut que des brides.
          Elle ferme les yeux...se retourne bras tendus, arme en avant...la lame est freinée par quelque chose de mou...la lame se libère, glisse à nouveau  dans l’air...un bruit sourd de corps qui tombe...un râle.
          Quand elle rouvrit les yeux, il s’était écroulé au sol, le dos calé contre un pied de table. Pas encore mort. Un flot de sang sortait de sa gorge tranchée. Il était terrorisé.  « Mon pauvre amour, tu as l’air de souffrir ». Le visage de Marie était détendu, ses cernes s’étaient un peu estompées, sa voix était douce, presque maternelle. Elle prit une chaise et s’assit à coté de lui. Elle souriait tendrement. « C’est fini mon grand ». Il essayait désespérément de colmater l’entaille dans sa chair. Elle prit son poignet, et retira délicatement la main de la gorge, la fit retomber lentement à terre. « Ne t’en fais pas pour le sol, ça t’énerve quand il est sale, mais cette fois, on fera une exception. » elle le regardait, et plus ce cœur se vidait devant elle, plus le sien s’allégeait, se libérait. Il pleurait, son corps tremblait de plus en plus. Elle vit qu’il allait perdre connaissance. C’était l’heure de l’adieu, elle l’embrassa sur le front : « Joyeux anniversaire de mariage. Je n’ai pas prévu de cadeaux. Pardon. »
          Il eut encore un râle, puis plus rien. Marie se leva. En chantonnant, elle se lava les mains dans l’évier « Amazing Grace… », les essuya consciencieusement. Elle se dirigea vers l’entrée «  I once was lost… », prit sa valise et le téléphone « but now  am found ». Elle eut une dernière pensée pour Nicolas « was blind, but now i see ». Le numéro, la tonalité.
« - Commissariat de police, je vous écoute

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